J'ai une histoire un peu compliquée avec l'école, et ce qu'il y a de plus étonnant est qu'aucun fait objectif ne peut en témoigner.
Bonnes notes, bonnes appréciations et voeux d'orientation toujours satisfaits.
Ce qu'il y a eu de compliqué entre moi et l'école n'a (presque) jamais franchi la barrière de mes lèvres.
Il est vrai que je n'avais pas beaucoup de copains en primaire, mais tout le monde semble croire que la tendance se soit inversée ensuite, sans que rien ni personne ne s'attarde sur les concessions que cette inversion a pu nécessiter.
Il est vrai que j'ai souffert plusieurs années de maux de ventre chroniques et inexpliqués, mais tout le monde savait que j'étais une enfant émotive et immature.
Au collège, il m'est souvent arrivé de tricher aux contrôles, surtout en langues, parce que je n'aimais pas apprendre par coeur, mais personne n'aura jamais osé faire le soupçonner venant d'une élève aussi brillante.
J'ai passé plusieurs années de ma scolarité à pleurer, beaucoup, mais jamais suffisamment longtemps pour qu'on imagine que cela puisse être autre chose qu'un de ces maux nécessaires censés nous préparer à la vie d'adulte.
Quand l'Anté-pré-ado est entré à l'école, j'étais néanmoins bien décidée à faire ma priorité de ce que l'école soit pour lui une expérience enrichissante et épanouissante.
On lui a cherché une école bobo-gaucho-alternative différente, où nous n'aurions pas l'impression en tant que parents d'y être mis à la porte, où nous n'aurions pas l'impression que notre enfant n'y apprendrait qu'à "devenir élève".
Au bout de deux ans, les trajets fatigants, la naissance de la Princesse, l'impossibilité pour l'Anté-pré-ado de se faire des copains dans le quartier (puisqu'il n'était pas à l'école de secteur) et aussi notre peur grandissante de la future "réintégration" qui surviendrait tôt ou tard, nous ont fait renoncer à ce projet.
Au final, l'atterrissage fut plutôt moins douloureux que ce que nous avions craint.
A l'école publique, nous y avons rencontré des instits passionné-e-s par leur métier, qui aimaient profondément être avec les enfants dont elles avaient la charge, qui croyaient en l'importance de leur mission et avaient conscience de l'enjeu, mais pas que.
A l'école publique, les affreux y ont trouvé des copains, des amis même, ils y ont rencontré des enfants très différents, de culture, d'origine sociale et ethnique, de centres d'intérêts, mais pas que.
Ça fait maintenant 8 ans que l'Anté-pré-ado va à l'école.
HUIT ANS!!
Mais je n'ai pas vraiment l'impression d'avoir atteint l'objectif que je m'étais fixée.
Les questions sont toujours là, plus nombreuses même.
Les doutes sont toujours là, plus nombreux eux aussi.
Entre temps, nous avons lu, réfléchi, imaginé, tenté de comprendre, et tout se passe comme si nous savions encore mieux qu'avant que nous ne savons rien, et surtout pas en quoi consiste la solution idéale.
Alors là, je vous vois venir...
"Faudrait peut être que vous songiez à lâcher prise.."
"Les enfants ne sont pas en sucre, vous ne les préserverez jamais de toutes les vicissitudes de l'existence"
"Il faut bien qu'ils se confrontent à ce qu'ils auront à affronter maintes et maintes fois quand ils seront grands"
"C'est vous qui êtes angoissés vis à vis de l'école alors forcément, vous leur transmettez vos inquiétudes, apprenez à avoir confiance et tout ira bien"
"Vous feriez mieux d'arrêter de chercher la petite bête, les instits savent ce qu'ils font, ils sont formés EUX"
Tout cela, je l'ai déjà entendu au moins un milliard et demi de fois.
Et contrairement à ce que pensent ceux qui nous rabâchent ce genre de choses, il ne se passe pas un jour sans que je me pose moi-même ces questions.
Parce que le lâcher-prise, oui, c'est une chose difficile et nécessaire qu'il faut savoir faire, mais qu'une enfance, on en a qu'une seule et que si Dodson a écrit "Tout se joue avant 6 ans", c'est sûrement une erreur de traduction mais pas non plus totalement dépourvue de sens.
Que bien entendu, mon but n'est pas, en tant que parent, d'enfermer à tout jamais mon enfant dans un solide cocon protecteur mais à l'aider à devenir suffisamment fort et autonome pour lui permettre de surmonter les épreuves qui seront les siennes. Malheureusement, on ne s'entraîne pas à souffrir, on se résigne seulement.
Enfin il ne faut pas confondre angoisse et vigilance, confiance et aveuglement.
Quant à chercher la petite bête, il me semble que cela ne dérange que ceux qui sont un peu trop confortablement assis sur leurs propres certitudes.
La semaine dernière, l'Anté-pré-ado a "oublié" de nous donner le papier annonçant la tenue d'une réunion d'information au collège du secteur en vue de sa rentrée en 6ème. Manque de pot, elle avait lieu deux jours après. Raison invoquée: sa trouille monumentale de se retrouver avec les gamins qu'il fréquente cette année, dont il subit moqueries, brimades, et violences. Pourtant, il a arrêté les exposés sur les trous noirs, tenté d'amadouer une fille ou deux avec ses origamis et bien fait attention à ce que le fait qu'il joue encore avec ses bonhommes lego ne s'ébruite pas hors des murs de la maison, mais apparemment, ça n'a pas suffit. On attend une réponse d'un collège privé pour lequel on a sollicité une classe spéciale EIP: 1er sur liste d'attente, ça fait espérer mais ça ne garantit rien.
Lundi prochain, on a rendez-vous avec le directeur de l'école de la Princesse avec qui on doit statuer sur un éventuel passage anticipé en CE2. C'est la seule solution que nous propose l'école pour faire en sorte que la Princesse s'y ennuie un peu moins. Une solution pour laquelle nous sommes assez mitigés: quitter ses copains, endosser le rôle de plus-petite-de-la-classe pour obtenir le droit d'apprendre quelque chose. Tout à l'heure, nous avons interrogé la Princesse sur la question, sa réponse a été: "Ah en CE2, oui, je vais apprendre des choses mais au bout d'un moment, je vais à nouveau tout savoir par coeur, et alors ça n'aura servi à rien!" A deux mots près, c'est exactement la phrase que j'ai prononcé quand MrD m'a demandé, quelques jours auparavant, le souvenir que j'avais de mon propre saut de classe.
Dans la vie de tous les jours, j'ai l'habitude de prendre mes décisions au pifomètre éclairé: c'est à dire que j'accumule un maximum d'informations sur la situation et quand cela me paraît suffisant, je "teste" à la façon d'une expérience de pensée laquelle des possibilités me semble la plus juste, la plus judicieuse, la plus évidente... et j'opte pour celle que j'aurais le mieux "senti".
Là, inutile de vous dire que c'est le néant total, un vrai noeud gorgien, et je n'ose pas encore sortir l'épée tranchante.



